Le jour où les canadair sont passés à hauteur de petit-déjeuner
Journal Entry · 8 min read · 28 Aug 2026
La route
Partir, c'est déjà presque arriver. Réveil à quatre heures, une voiture pleine à ras bord, un plein fait la veille parce que j'ai des valeurs, et elles savent lire un prix au litre et les prix sur autoroutes sont rebutant. Puis la route, et ses aires d'autoroute, cette source d'étonnement permanente sur l'humain : tu passes du « non quand même pas » à « ah si ».
Le premier jour m'a offert le meilleur de la route : me lever à quatre heures m'a permis de déjeuner à mille quatre cents mètres, face à la vallée du Rhône et au mont Blanc, et de passer les heures les plus chaudes à faire la sieste. Le soir, coucher de soleil depuis le haut de la montagne, Saint-Étienne quelque part sur la droite.
Le lendemain, la mer. J'ai tenté la route de crête à Cassis, fermée pour risque d'incendie. Tant pis. Toulon, ensuite : je ne me souvenais plus à quel point c'est une ville laide. Peu importe, on n'y est pas pour la ville. Enfin à bord, prochaine étape, trouver un coin pour dormir. Je dors mal sur les bateaux, c'est une constante, mais cette nuit-là j'ai eu droit à la lune sur le sillage, et je me suis dit que le voyage commençait comme il finirait : sous la lune, entre deux eaux.
Le matin, Ajaccio. Puis la montagne.
L'arrivée
La maison est celle d'amis, perchée à huit cent cinquante mètres, dans un village où l'on n'arrive que par des routes qui montent. La mer est à quarante minutes, la montagne derrière la porte. On vit en hauteur, on descend pour se baigner, on remonte pour respirer. C'est un rythme que je n'avais pas connu, et dont j'ai mis une semaine à comprendre la logique : en Corse, tout ce qui vaut le coup se mérite par le dénivelé.
Je me souviens du moment précis où j'ai su que ça allait être bien. En déchargeant la voiture, je suis tomber en admiration devant la montagne face à la maison qui m'attendait. Ouais, ça va être bien. Ça va être très bien même.
Les matins
Je me suis levé tôt, tous les jours, souvent sans réveil. Six heures, le village encore endormi, la route déserte. C'est là que j'ai vu le goré : un cochon mâle, libre, avec une paire de couilles grosse comme ma tête. On s'est regardés, chacun a continué sa route. Un accord tacite, je crois. Il était chez lui, j'étais de passage.
La plage de Ficaghjola se mérite : cinq kilomètres d'épingles à cheveux tellement serrées qu'il faut s'engager dans le virage et regarder dans le rétro pour voir la suite. À vingt à l'heure, en descente, face au golfe. On ne peut pas faire plus, et on n'a pas envie de faire plus.
Huit heures, j'étais le premier sur la plage. Galets encore à l'ombre de la montagne, personne. C'est exactement pour ça que je me lève tôt : la foule, je n'en veux pas. Les choses préservées, si. Appel à ma mère pour lui faire partager l'instant, puis l'eau. Les herbiers de posidonie qui ondulent au fond, les demoiselles, l'eau calme. Des rochers plus clairs que les autres, tombés de la montagne, pas encore recouverts par la vie. Certains gros comme une petite voiture. Quand ça a décroché, ça a dû faire du bruit.
À dix heures et demie, les gamins, les bouées, les parasols. Je range, je remonte. À midi, j'étais rentré. La journée avait déjà donné le meilleur.
Les eaux
Le plaisir de se baigner en rivière vaut bien une heure et demie de grimpette. La peau qui fume contre l'eau froide, le corps qui sait ce qu'il veut. Le mien voulait ça, précisément ça, et pas autre chose.
Il y a eu le Pont de Zaglia, au bout de l'ancien sentier de mule qui monte au village. Quarante minutes de marche pour arriver aux bassins, et une eau tellement transparente qu'elle avait l'air de ne pas être là. Baignade, pique-nique, sieste. Ma came.
Il y a eu Portu di Castagna, un matin : huit heures trois, je vole au-dessus du fond avec mes palmes de chasse. Peu de mouvements, grande amplitude, les poissons ne se sauvent pas. Quarante minutes aller-retour, puis une compote sur le quai, comme les enfants.
Et la plage de Porto, un soir : pique-nique au soleil couchant, un rouge qui se laisse boire, coppa et fromage qui n'ont pas attendu la photo.
La route des calanques
La route de Piana à Porto, je la connaissais de réputation. La voir au matin, avec la lumière qui monte sur la pierre rouge-orange, les dentelles de roche, c'est autre chose. Fabuleux. Vraiment.
Il y a des endroits où tu n'as rien à ajouter. J'ai juste posé un peu de jazz croate par-dessus : la Corse en images, la Croatie en musique. Les gens qui regardent la vidéo ne savent pas pourquoi ça marche. Moi si. C'est le montage, et ce n'est pas le montage.
Les bêtes
Sur les routes de montagne, qui sont étroites, sinueuses, avec un virage tous les cinquante mètres, tu as souvent des surprises. Quatre ou cinq chèvres au détour d'un virage. Généralement, elles se tiennent à l'ombre, alors si tu débouches sur le versant ombragé, méfiance.
Et elles savent reconnaître les voitures. Quand une Tesla arrive, c'est un touriste. Elles regardent par-dessus leur épaule, genre : je suis chez moi, je t'emmerde. Par contre, quand un gros pick-up tout cabossé ou une C15 de berger se pointe, elles dégagent la route en deux-deux. Les bêtes ont leur propre hiérarchie sociale, et elle ne passe pas par le prix du véhicule.
Il y a des cochons qui se baladent et qui font plus de cinq cents kilos. S'ils te marchent sur le pied, tu es déjà mal. Une nuit, j'ai été réveillé par une bagarre de cochons. La Corse est surprenante. Un matin, en descendant de la montagne, j'ai croisé une vache morte en train d'être dévorée par les cochons à moitié sauvages. Il y a peu de petites morts ici, je crois.
Et pourtant, je les préfère en coppa et en lonzo. Le respect, dans ces cas-là, n'est pas une option, c'est une hygiène.
Les canadair
Un matin, je me suis levé à six heures pour faire cinquante minutes de route jusqu'à un petit déjeuner. Personne pour me dire que c'était une idée à la con. Le pied. Je prenais ce petit déjeuner à l'hôtel des Roches Rouges, à Piana, sur la route entre Piana et Porto, très belle route en corniche avec vue sur la mer. Le truc, c'est que j'étais à quatre cent cinquante mètres d'altitude, que le pic le plus proche est à sept cents, et que les canadair n'étaient qu'à deux cents mètres plus haut que moi. Donc quasiment à ma hauteur.
C'est un peu comme croiser une voiture sur la route. Sauf que c'est un avion qui descend vers la mer.
La tempête
Il y a eu une tempête, un après-midi. La préfecture a fermé chaque sentier, chaque massif forestier, chaque cours d'eau. Mais le coucher de soleil après l'orage était magnifique. Le lendemain, trop de vagues pour se mettre à l'eau et aller chatouiller les poissons. La rusticité n'empêche pas d'être prudent.
Les petites choses
Un café dégueulasse, mais un panorama sans prix.
Une journée calme : un peu de bricolage chez mes hôtes, un peu de travail pour mon business, les Guerriers du Silence de Bordage en lecture. Les meilleures journées ne se racontent pas, elles se vivent.
Une fête de village : tables sous les tilleuls, mères en robe à fleurs, gamins qui courent, anciens qui montrent les petits-enfants. L'accordéon, et un chanteur corse assis qui pose sa voix. Ce soir-là, je ne faisais que regarder. C'était suffisant.
Un soir, sur la route du retour, le soleil couchant s'est posé sur la montagne et a décidé de m'accompagner jusqu'au bout. J'ai ralenti. Pas pour faire durer, juste parce que c'était beau.
Le retour
Le bateau part d'Ajaccio à vingt heures. Le coucher de soleil promis s'est offert avant la Drôme, sur la mer, sans personne pour le chronométrer. Puis la nuit, la lune sur le sillage, Toulon au matin.
À l'étape, j'ai dressé le bivouac. Marrant, j'étais persuadé d'avoir acheté un lonzu corse et pas un demi jambon, ah non le lonzu est juste énorme.
Sur l'autoroute, l'esprit s'ennuie et pose ses questions de toujours. Ai-je été un bon père ? Suis-je un sale type ? Peut-on être libertin et sentimental ? La troisième, je connais la réponse. Les deux autres, la route continue.
J'ai fait un détour pour l'ancienne commanderie des Hospitaliers au Poët-Laval, et j'ai tenté de capturer un coucher de soleil de plus. La promesse du départ, tenue.
Paris, enfin. Les plantes d'intérieur ont tenu, grâce à un système d'arrosage. L'hortensia du balcon a trinqué. Une piqûre d'insecte en souvenir de la Drôme, le bras rouge et chaud. Ça dégonfle. Comme le reste. La machine à laver tourne.
Les comptes
Je viens de faire mes comptes. Deux semaines, une île, moins de cent euros par jour de Paris à Ajaccio. J'ai presque tenu mon budget.
Le presque, c'est ce que valaient les souvenirs, les couchers de soleil, la montagne et la mer.
Ça ne rentre pas dans une colonne.