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Je ne m'excuserai pas d'un propos que je n'ai pas tenu

Note · 30 Aug 2026

Ce que j'ai dit

Le 14 mars 2025, j'ai publié la photo d'un slogan peint sur un mur : « Violeur, Sécateur ». Je l'ai titrée « Le fasciste mais en rose ».

« Violeur, Sécateur »

Mon propos ne visait pas une cause. Pas une lutte. Pas les femmes. Il visait un tag, un message, et ce que ce message disait de la justice.

J'ai développé ce point de vue en huit points. Les voici, dans leur substance :

  1. Violence symbolique. L'idée de castration s'inscrit dans un registre de vengeance. On n'est pas dans une logique juridique, mais dans le « œil pour œil, dent pour dent ». Tout appel à la violence directe est une dérive autoritaire. Le fait que la justice fonctionne mal n'est pas une justification.
  2. Émotion contre raison. Le slogan vise l'impact immédiat, pas la réflexion. Il s'adresse au ressenti. C'est la nature même du slogan politique : provoquer, choquer, susciter une réaction.
  3. Inversion du patriarcat. Une inversion pure et simple de la domination, avec création d'un ennemi. Eux contre nous.
  4. Le culte de l'action pour l'action. Aucun argumentaire. Le graffiti est démonstratif, brutal, il n'appelle pas à débattre. On agit, on coupe. Un choc visuel et émotionnel, c'est pas un échange.
  5. Le refus du désaccord. Le fascisme ne tolère pas le débat contradictoire. Ce tag ne propose pas une discussion, il acte une justice expéditive, une vengeance symbolique.
  6. Un ennemi à punir. Dans le fascisme, on désigne un ennemi. Ici, « le violeur » devient l'ennemi à mutiler. La colère, la vengeance, la peur remplacent la justice officielle.
  7. La novlangue. Deux mots pour tout dire. Efficace sur le choc, comme la novlangue d'Orwell : la simplification extrême.
  8. Le machisme inversé. Une menace de castration brandie par un « matriarcat ultra-violent ». Dominer par la peur et la violence, mais cette fois contre les hommes agresseurs.

Ce tag n'est pas féministe. Je le dis calmement, et je le pèse.

La lutte féministe passe principalement par la lutte contre les violences sexuelles et sexistes, et par une justice qui fonctionne pleinement. Les femmes veulent que leur corps soit aussi intouchable que celui des hommes. « Mon corps, mon choix » : c'est un slogan féministe, celui qui défend le droit de disposer de son corps, y compris pour l'avortement.

Et ce tag menace de mutiler un corps. Il refuse au violeur exactement ce que le féminisme revendique pour les femmes : que le corps soit intouchable. Selon quelle logique ? Si le corps des femmes doit être intouchable, le corps des hommes ne le serait pas, même coupables ? La punition passerait par le corps, quand la cause entière dit que le corps est sacré et inviolable ?

Ce n'est pas du féminisme. C'est la vengeance qui se déguise en justice, avec la même arme que l'oppression qu'elle prétend combattre.

Ma position morale tient en quelques phrases, que j'ai écrites dans le fil du post :

« Je ne défends pas les violeurs du fascisme. Je défends toute la société du fascisme. Je suis pour la justice, car c'est ce qui fait notre société, et je suis contre la vengeance, la violence et l'arbitraire. »

« Être victime n'autorise pas à être bourreau. Ce n'est pas la justice. »

« Sans justice, il n'y a pas d'égalité. »

« La colère est légitime et je ne la conteste pas. Mais rester au stade de cette émotion et de son corollaire, la violence, ne me semble pas une solution d'avenir. »

Je le répète aujourd'hui, parce que c'est ma ligne et qu'elle ne bougera pas : la fin ne justifie pas les moyens. Aucune fin. Je soutiens le combat féministe, pleinement. C'est précisément pour cela que je lui refuse la vengeance : parce qu'il vaut mieux que ça. Une cause juste ne s'exonère pas de la manière.

Des philosophes ont traité ce sujet avant moi, et fait la démonstration mieux que je ne saurai jamais le faire.

Albert Camus, dans « Le siècle de la peur », posait la question en ces termes : « Oui ou non, directement ou indirectement, voulez-vous être tué ou violenté ? Oui ou non, directement ou indirectement, voulez-vous tuer ou violenter ? »

On peut répondre non aux deux. Ce n'est pas une contradiction : c'est la définition même de la justice. Refuser d'être victime sans accepter de devenir bourreau. Camus, quelques pages plus loin, parlait des « hommes qui ne veulent être ni des victimes ni des bourreaux ». Je suis de ceux-là.

Emmanuel Kant, dans les Fondements de la métaphysique des mœurs : « Agis de telle sorte que tu traites l'humanité aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre toujours en même temps comme une fin, et jamais simplement comme un moyen. »

Gandhi : « La fin est dans les moyens comme l'arbre est dans la semence. » On ne plante pas une graine de violence en espérant une moisson de justice.

Que la violence surgisse en réponse à la violence est une chose, que la violence soit une réponse construite, concertée et ritualisée en est une autre.

Ce qu'on me fait dire

« J'ai un souvenir d'une discussion à propos des violences sexuelles et de la présomption d'innocence, qui m'a beaucoup marquée » « Une argumentation sur la vie détruite de certains hommes après des accusations de VSS et de leur présomption d'innocence bafouée.»

On m'a prêté une argumentation que je n'ai jamais eue. On m'a fait dire que la vie de certains hommes était détruite par des accusations. Que leur présomption d'innocence était bafouée.

Je n'ai rien dit de tel. Jamais. Le post est public, les réponses aussi. Relisez mes huit points : cherchez-y la vie détruite des hommes. Cherchez-y la présomption d'innocence. Vous ne trouverez ni l'une ni l'autre. Mon propos était : la vengeance n'est pas la justice. C'est tout. C'est déjà beaucoup, mais c'est tout.

Mes propos étaient publics. Je les assume. On m'en tient comptable depuis dix-huit mois. Je ne demande qu'une chose : qu'on me lise comme on m'a lu, et qu'on me réponde comme je réponds.

Les glissements sont venus. Sémantiques : « je m'en prends à un slogan » est devenu « tu défends les violeurs ». Contextuels : mon propos a été sorti de son objet, un tag sur un mur, pour devenir un discours sur les femmes. Généralisations : ma critique d'un message est devenue la critique de tout un combat. Je ne conteste pas la colère qui a fait ces glissements. Je la comprends. Mais ils ne sont pas de mon fait. Je pèse mes mots ; on les a déplacés, alourdis, fait dire autre chose.

Il y a eu pire : l'essentialisation. On m'a réduit à ma condition d'homme pour me dénier le droit de parler. « À tes yeux. D'homme. » Un argument porterait donc un sexe ? Kant répond : la personne est une fin, jamais un moyen. On juge une idée pour ce qu'elle est, pas pour la main qui l'écrit. Me renvoyer à ma condition au lieu de répondre à mon propos, c'est une violence symbolique. Celle-là même qu'on dénonce quand on la subit.

Des commentaires ont été effacés depuis. Certains me réduisaient à un sexe pour me faire taire. De l'essentialisation pure : me réduire à un ensemble de caractéristiques fixes, immuables et supposées naturelles, liées à mon origine, mon genre ou mon appartenance. Bien peu de culture historique et politique est nécessaire pour comprendre que l'essentialisation est consubstantielle au fascisme.

Je comprends les réactions. Je peux les expliquer. Je peux entendre la douleur, sincèrement, sans la contester. Mais je ne m'excuserai pas d'un propos que je n'ai pas tenu. S'excuser, ce serait signer la lecture de l'autre. Ce serait admettre que j'ai dit ce qu'on m'a fait dire. Ce serait faire de ma conscience une coquille vide que chacun remplit de son histoire.

Ma boussole morale ne dépend pas de la lecture qu'on en fait. Elle est intacte, elle le restera, qu'on la lise droit ou de travers. Être contre la vengeance, ce n'est pas défendre les violeurs. C'est défendre la justice.

Et si quelqu'un confond les deux, ce n'est pas moi qui change de camp. C'est la conversation qui change de sujet.